Discours du président 2012

Philippe SERIZIER

 

Monsieur le Président, chers professeurs, chers condisciples, mesdames et messieurs,

 

Je dois d’abord remercier  le président Paul Jardillier qui a invité un affilié de la onzième heure tel que moi à présider ce considérable repas.

 

Dès ma petite enfance, le lycée Gambetta m’a été tutélaire, puisque j’ai pratiquement appris à lire l’heure à l’horloge de la tour du lycée, que l’on voyait de ma maison, et dont la sonnerie, tous les quarts  d’heure, jalonnait mon temps. 

 

J’ai d’abord pénétré dans le lycée par les marges, grâce au catéchisme que nous dispensait le père Siau dans les amphis de géographie, et aux leçons de solfège que me donnait M.Sudre dans sa salle les samedis après-midi.

 

J’entrai pour de bon au lycée pour ma sixième, le 1er octobre 1958 ; ce matin là nous étions alignés sous la verrière de la 2ème étude, et de la cour nous regardaient, à la fois ironiques et bienveillants, deux jeunes pères : Monsieur Vayleux qui venait d’avoir une fille, et Monsieur Martinot dont le fils François venait de naître.

 

Je quittai le lycée le 7 juillet 1965. Nous venions d’avoir le bac ; je me souviens de cet après-midi où nous attendions que l’administration nous délivre je ne sais quel papier nous donnant quitus de nos études secondaires ; nous avons discuté, désoeuvrés, sur les bancs de la cour d’honneur, entre les fusains et le buste du grand homme. L’avenir nous était ouvert, mais nous avions le sentiment un peu poignant de quitter  le monde qui nous y avait préparés.

 

J’ai esquivé l’ordalie des prépas ; j’ai fait un troisième cycle d’aménagement du territoire à la Sorbonne ; et depuis quarante ans, j’ai travaillé dans l’aménagement du territoire ; j’ai une affection pour ce terme suranné, aujourd’hui on dirait plutôt développement territorial.  J’ai ainsi parcouru une bonne partie de la France métropolitaine et d’outre-mer, urbaine et rurale, avec quelques incursions en Europe de l’Est, et même un peu en Asie du Sud-Est et en Afrique. J’ai d’abord été chargé d’études pendant vingt ans – là encore, j’aime mieux ce terme que « consultant », plutôt ridicule - puis au sein de l’Etablissement public de la Caisse des dépôts et consignations. Après un détour  par un Conseil régional puis par l’OCDE, je viens de rejoindre la Caisse en tant que responsable de la prospective territoriale – terme aussi joli qu’imprécis quant à son contenu. Ce sera, de toute façon, ma dernière ligne droite.

 

N’ayant de penchant ni pour le commandement ni pour l’allégeance, j’aurai pu ainsi accomplir une carrière d’électron libre où je me serai bien amusé. Ce qui m’a été utile sur mon chemin, c’est au lycée bien plus qu’ailleurs que je l’ai appris : lire et écrire, bien sûr ; mais aussi, écouter ; et puis le sens du nombre ; et la notion de l’espace. Avec, par-dessus le marché, une imprégnation d’esprit critique dont l’expression la plus claire fut l’injonction que nous reçûmes de Robert Martinot lors de son dernier cours de première : « Gardez toujours mauvais esprit. ». Un tel propos s’évalue bien sûr à l’aune de l’intégrité et de l’élévation morale de celui qui le prononçait. Mais il me semble bien relever de cet irrédentisme lotois dans lequel nous grandîmes : celui des Tard-Avisés et de Jeanne d’Aymet. C’est une forme élevée de loyalisme.

 

J’étais élève mais pas pour autant un habitant du lycée. Les habitants, c’était la confrérie des internes, qui portaient leur blouse grise comme un froc et nous faisaient sentir avec une morgue amicale que nous n’étions pas tout à fait du même monde. Pour eux d’abord, l’intendant était une divinité considérable, alors que pour moi seuls comptaient les professeurs ; le gradus ad parnassum du bac m’apparaissait comme l’ascension, d’année en année, d’une série de massifs montagneux, surmontés chacun par le pic Breuil, le pic Rouget, le pic Vayleux, le pic Martinot ; et je ne néglige pas pour autant la stature des Perron, Montjoint, Tailhade, Mailhol et autres Duprat qui jalonnaient notre progression.

 

 Je n’étais pas un interne, et pourtant j’étais un peu de la famille par ma filiation, puisque ma mère était professeur ; il est vrai qu’elle enseignait dans cette autre planète qu’était le lycée Clément Marot, que mes maîtres considéraient avec déférence mais aussi avec une certaine distance. Il est vrai que ces années de lycée se déroulèrent pour moi dans un contexte très cloisonné entre  mondes féminin et masculin ; cette séparation ne céda un peu qu’en terminale, en math-élem, quand nous arrivèrent à la fois une fraîche agrégée de mathématiques de vingt-trois ans, Françoise Asselin, et dix élèves filles ; l’irruption simultanée des mathématiques de bon niveau et des hormones donna des résultats bousculants. Mais quant j’y repense, cela se passait très gentiment.

 

Je ne veux pas taquiner plus longtemps votre hypoglycémie, mais un dernier point pour revenir un peu sur mon métier.

 

Je suis de ceux qui pensent que notre modèle de développement de demain partira des territoires. Je ne sais pas ce que pèse un territoire face à un monde de plus en plus régi par l’argent. Mais ce que je sais, c’est  qu’un territoire n’est ni quelques arpents de terre, ni une entité administrative, ni un poste financier ; c’est un système vivant, qui ne vit pas sans histoire, ni sans mémoire, ni sans capital humain. Des territoires comme Cahors, ou le Lot, que leur reste-t-il comme capital humain ? Il y eut une culture industrielle et ouvrière, il en reste peu de chose. Il y eut une vie culturelle originale, qu’en est-il aujourd’hui ? Il doit demeurer une culture administrative, une culture sanitaire et sociale. Mais c’est peut être le potentiel représenté par l’enseignement public qui reste le plus inentamé, car il est fondé sur la jeunesse, toujours renouvelée. Et ainsi votre assemblée participe pleinement à ce lien nécessaire entre le passé et l’avenir.