Discours du président 2017

Discours du président 2017

 

Discours de Marc MILHAU

Président du banquet annuel des anciens. Dimanche 10 septembre 2017

 Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les membres du Conseil d’administration,

Monsieur le Principal adjoint,

Chers condisciples,

Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi, au seuil de ce discours qui me donne enfin l’occasion de dire ma reconnaissance à tous ceux qui dans cet établissement contribuèrent à ma formation, de saluer d’abord individuellement des maîtres que je suis heureux et ému de voir dans cette assemblée.

- Monsieur Sudres : je ne fus assurément pas un de vos meilleurs élèves ; je redoutais l’épreuve de la dictée musicale ; mais vous m’avez aussi fait découvrir, en les expliquant, des œuvres que j’ai toujours plaisir à entendre ; parmi bien d’autres : le concerto pour flûte, harpe et orchestre de Mozart, Peer Gynt de Grieg.  Les airs et les paroles appris à la chorale et chantés avec les élèves de l’Ecole normale n’ont pas entièrement disparu de ma mémoire.  Enfin, je n’ai pas oublié que les concerts des Jeunesses musicales de France ont dû nous faire découvrir beaucoup de jeunes talents. Merci pour ce travail d’initiation à la musique et au chant ; vous avez mis à notre portée un trésor pour la vie.

- Monsieur Baux : je fus votre élève de la sixième à la terminale, à l’exception de deux années ; vous adaptant aux petits « sixièmes » comme aux grands « terminales », vous nous avez conduits dans l’espace (la géographie de la France et du monde) et dans le temps, depuis « l’Egypte, l’Orient, la Grèce » (c’était alors le programme de sixième) jusqu’aux relations internationales après la seconde guerre mondiale. Paul Valéry a beau nous dire que « l’histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré (…) L’histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout. » (Regards sur le monde actuel, Pléiade, t. 2, p. 937), je me sens plus naturellement en accord avec Cicéron pour qui l’histoire, « témoin des temps écoulés » testis temporum,  est « école de la vie », magistra uitae. (de oratore 2, 9,36).

 - Monsieur Lacassagne : je fus votre élève une année seulement, en troisième, mais vous m’avez donné cette année-là une joie dont le souvenir est inoubliable : la joie de découvrir que l’on peut soudain faire ce dont l’instant d’avant on se croyait encore incapable. Voilà ce que j’ai ressenti dans le bassin de la piscine de Cahors, lorsque pour la première fois j’enchaînai les brasses que vous m’aviez appris à faire, et que je compris que je savais enfin nager.  

La présence de deux anciens élèves me permet aussi de saluer la mémoire d’autres maîtres chers à mon cœur.

- Monsieur François Martinot : professeur de français, latin, grec en première, professeur de français et de grec en terminale, votre père occupait une large part de notre emploi du temps. Il l’occupait surtout de façon éminente, contribuant par l’enseignement qu’il donnait, par la réflexion qu’il stimulait, à l’éveil et à la formation de nos jeunes esprits. Nous étions alors dans les années qui suivirent le grand bouleversement de mai 1968. L’inquiétude et la lucidité de votre père, son analyse sans complaisance des nouveaux rapports maître élève instaurés par la révolution morale et pédagogique que nous venions de vivre constituaient d’utiles et indispensables contrepoids aux élans et aux enthousiasmes d’alors. La gravité de votre père ne le détournait cependant pas de la saveur des choses d’ici, je veux dire du Lot. Quel bel hymne à notre terre que ce Légendaire du Quercy  que j’allais acheter dès sa parution en 1970 à la librairie Faugeron ! Comme il m’a fait aimer, par la justesse et la sensibilité avec lesquelles ils sont évoqués, les paysages, les sites et les monuments de notre province !

 
- Monsieur Patrice Foissac : j’inclus dans cette évocation des maîtres d’autrefois votre père qui, s’il n’a pas enseigné ici, fut mon instituteur à Cazals, l’année qui précéda mon entrée en sixième. Je ne doute pas en effet que son enseignement ait été conçu en fonction de cet objectif et je me rappelle la joie qu’il eut à m’apprendre, un matin où j’entrais dans la salle de classe, que j’avais réussi, sans doute après beaucoup d’exercices d’entraînement, tel devoir de composition en calcul. 

L’interne que je devenais en entrant en sixième découvrait non seulement que chaque matière était désormais enseignée par un maître spécialiste de celle-ci, mais qu’il y avait, au service de la communauté à laquelle il appartenait maintenant plus de cinq jours par semaine, un ensemble de personnes qui concouraient elles aussi au travail éducatif. Proviseur, censeur, surveillant général, intendant : tous ces mots, inconnus jusqu’alors, s’incarnèrent brusquement dans des personnes qui m’inspirèrent, outre le respect qui allait de soi, un sentiment de crainte, sinon de terreur. Le nom de M. Cancès sur la liste des membres de notre amicale me rappelle aujourd’hui ces figures impressionnantes, mais qui devenaient aussi familières, parce qu’elles étaient mêlées à notre vie quotidienne qu’elles partageaient du lever au coucher. Il arrivait ainsi que fût présent à l’avant-dernier moment de la journée, la montée au dortoir en rang et en silence, le proviseur lui-même, M. Lépine, dont la voix et la stature me terrifiaient. Je me rappelle aussi que le si redouté M. Cancès prenait place avec nous, le dimanche matin, dans la chapelle du lycée et assistait à la messe. Comme si dans ce lieu, à ce moment, toute hiérarchie était abolie.

 Pour situer plus précisément dans le temps les souvenirs qu’évoquent pour moi certains d’entre vous, je dois rappeler que l’ancien élève qui s’adresse aujourd’hui à vous fut pensionnaire dans cet établissement de septembre 1963 à juin 1970. Ces dates se préciseront peut-être si je les rattache à des événements auxquels elles sont pour moi associées et qui m’ont alors frappé. Je me souviens de l’émotion ressentie lorsque j’appris en novembre 1963 l’assassinat du président Kennedy. Sept ans plus tard, alors que je venais de commencer mes études supérieures, disparaissait le 9 novembre 1970 le général de Gaulle. Deux mois auparavant, le 1 septembre 1970, s’était éteint François Mauriac que j’avais découvert en 1969, lorsque avait paru son dernier roman, Un adolescent d’autrefois. La lecture de ce livre allait m’entraîner à la lecture d’abord de presque tous les romans, puis des principaux essais et mémoires de cet écrivain qui parlait à la fois à mon esprit et à mon cœur.

 Mais revenons au début. Ma première rencontre avec le lycée Gambetta est antérieure de plus d’un an à mon entrée en sixième. Elle se fit lors d’un événement dont plusieurs parmi vous ont gardé, j’en suis sûr, le souvenir, un événement à la fois national et local, qui eut lieu, dans mon souvenir au printemps 1962, plus précisément, si  je ne me suis pas trompé dans une rapide recherche sur Internet, le 18 mai 1962. Que s’est-il donc passé à Cahors ce jour-là, pour que le petit Cazalais que j’étais encore vînt, avec sa mère, au chef-lieu du département ? Oui, le 18 mai 1962, j’étais dans la foule rassemblée sur la place du Marché, plus exactement j’étais dans la vitrine d’un magasin de vêtements pour dames, Au Falbalas, entre un tailleur bleu, un tailleur blanc et un tailleur rouge, et moi aussi j’étais là pour écouter le général de Gaulle qui s’est adressé aux Cadurciens et aux Lotois depuis une tribune dressée devant le portail de la préfecture. C’est après cet événement, alors que nous regagnions notre voiture en empruntant la rue Wilson, que ma mère me montra le lycée où, me dit-elle, je serais un jour élève.

 Mon septennat au lycée, si vous me permettez cette expression, correspond donc à l’apogée puis au déclin du pouvoir du général de Gaulle. Apogée dans les années qui suivent le référendum de 1962, puis contestation et remise en cause déjà lors de la première élection du Président de la République au suffrage universel, en décembre 1965, mais surtout lors des manifestations et des grèves de mai 1968, avant la rupture  entre la France et son président, lorsque le non l’emporte au référendum d’avril 1969.


Si je repense aux événements qui avaient une répercussion dans l’enceinte même du lycée ou dont l’écho nous parvenait, je distinguerai incontestablement un avant et un après 1968. Avant, il me semble que les événements dont j’avais une conscience claire étaient d’abord les suites  de la guerre d’Algérie (un de mes meilleurs camarades, qui avait jusqu’alors vécu à Alger, est arrivé au lycée en quatrième, en septembre 1965 ; le proviseur, M. Dassié, successeur de M. Lépine, a évoqué un jour devant nous la disparition de tout son travail de thèse pendant la guerre qu’il avait vécue en Algérie).  Autre événement marquant, dont nous suivions plus ou moins le développement qui nous paraissait interminable : la guerre du Viêt-Nam. Enfin, j’ai le souvenir de la guerre froide et du « rideau de fer » séparant le monde en deux blocs antagonistes que je me représentais ainsi : le nôtre, celui de la liberté et du pluralisme, en continuel développement, l’autre, presque monolithique, ennemi de toute forme de liberté, où le progrès ne se réalisait qu’au prix d’un travail épuisant des masses ouvrières et paysannes. A partir de 1967, j’ai l’impression que l’histoire s’est accélérée et que ce monde qui m’apparaissait figé est entré dans une ère de convulsions. Il y eut, au mois de juin, la « guerre des six jours » : Israël, le petit David, en une offensive foudroyante, anéantissait le Goliath à trois têtes, l’Egypte, la Syrie et la Jordanie. C’en était fini de la paix au Proche-Orient. Cette partie du monde, qui jusqu’alors m’avait paru immobile, allait désormais jouer un rôle de premier plan sur la scène internationale. L’année suivante, plus près de chez nous, le printemps de Prague incarné par Alexandre Dubcek, suscitait des espoirs inimaginables encore un an auparavant; l’avènement de la liberté paraissait possible dans le monde communiste. L’entrée dans Prague des chars du Pacte de Varsovie le 20 août 1968 anéantissait ces rêves, mais le bloc de l’Europe de l’est commençait à se fissurer. Au printemps de cette même année, - est-il besoin de le rappeler ?- le monde occidental lui-même, jusqu’alors stable, était touché par un vaste mouvement de contestation et de remise en cause  qui, parti des campus des universités, allait s’étendre et, finalement, changer profondément nos valeurs et nos mœurs. Dernier signe de cette impression d’accélération de l’histoire : un an plus tard, le 21 juillet 1969, l’Américain Neil Armstrong posait le pied sur la lune : « un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité ». Telle est, très sommairement et très subjectivement esquissée, la toile de fond historique des années où je fus élève au lycée Gambetta.

 Pourquoi, au cours de ces années, ai-je développé, sans que toutefois elles atteignent un niveau d’excellence, plus d’aptitudes pour des études littéraires que pour des études scientifiques ? Cette question est et restera sans doute sans réponse. Elle est en tout cas l’expression d’un regret : celui de me sentir dépourvu des bases mêmes d’un savoir indispensable à la compréhension de notre époque et constitutif de la culture d’un « honnête homme » du XXIe siècle. Mais les faits sont là : quelle que fût la compétence de mes maîtres, je suis resté étranger aux disciplines scientifiques. Au contraire, l’histoire m’a fait rêver, même si j’ai appris, à mes dépens, que cela ne suffisait pas pour faire un bon devoir d’histoire. En français, en sixième, j’ai aimé écrire une rédaction sur un sujet tel que celui-ci : « Un vieil objet vous raconte son histoire. » Par différentes voies, j’ai ressenti la beauté de textes que l’on nous expliquait : en quatrième, c’était un camarade qui récitait merveilleusement une page du Petit Prince ; en troisième, une dictée me donnait envie de lire -et je l’ai encore relu récemment avec beaucoup de plaisir- Le Mas Théotime d’Henri Bosco ; toujours en troisième, notre maître, Maurice Rouget, nous faisait apprendre par cœur La Ballade des Pendus de Villon, Le Paysan du Danube de La Fontaine, La Mort du Loup de Vigny, de larges extraits de La Vigne et la Maison de Lamartine, Chant d’automne de Baudelaire. Comprenais-je alors tout ce que j’apprenais docilement ? J’ai sans doute récité sans les comprendre ces vers d’Horace de Corneille : « Le sort qui de l’honneur nous ouvre la barrière / Offre à notre constance une illustre matière. » Mais cette immersion dans des œuvres difficiles, qui s’est poursuivie en seconde avec M. Vayleux (Cinna, Andromaque, Le Tartuffe) et en première avec M. Martinot (Polyeucte, Phèdre, Le Misanthrope) nous initiait à une indéniable beauté formelle et ouvrait notre réflexion à des questions que notre paisible vie ne nous permettait pas même de concevoir. Ainsi s’acheminait-on vers la classe de philosophie et notre maître, M. Couleau, nous recevait préparés à la lecture du Gorgias de Platon et d’Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche. Nous étions capables de trouver des arguments pour ou contre à propos de Socrate déclarant à Polos :  « c’est un plus grand mal de commettre l’injustice que de la subir » (Gorgias 473d-474c).

En même temps qu’ils nous faisaient lire de grandes œuvres de la littérature française, nos professeurs de lettres faisaient apprendre à certains d’entre nous la morphologie et la syntaxe des langues latine et grecque, préalable indispensable à la lecture de grandes œuvres de la littérature antique, dans laquelle tant d’œuvres de notre littérature nationale ont leurs racines.

Avec le recul des années, quelles critiques puis-je me permettre de formuler à propos de la formation que j’ai reçue dans notre lycée ? Personnellement, ce qui m’a manqué, c’est un encadrement qui aurait pu prendre la relève de mes parents, au moins pendant les premières années, de la sixième à la quatrième. Livré à lui-même, l’enfant de 10 ans que j’étais lors de son entrée en sixième savait-il apprendre ses leçons, savait-il organiser son travail, savait-il même faire son cartable ? Pour ces tâches, je regrette qu’il n’ait pas eu un ou des tuteurs, comme en a eu plus tard l’enseignant qu’il est devenu. Je regrette qu’il n’ait pu être aidé, encouragé par des aînés ou par ceux que l’on appelait autrefois des répétiteurs, intermédiaires entre lui et ses professeurs. Autre regret : celui de n’avoir pas été davantage stimulé, j’allais dire exploité. A un âge où les facultés intellectuelles sont en plein développement, dans les conditions qui étaient les miennes alors : une totale disponibilité pour le travail, j’aurais pu ou dû faire plus. Ainsi, apprenant deux langues anciennes, j’aurais pu apprendre sans encombre une seconde langue vivante.

Les études littéraires que ma famille et mes professeurs de Cahors m’engagèrent à faire après le baccalauréat m’ont conduit, sans que ce fût au départ ma volonté, vers le professorat de lettres. Cependant, j’ai donné une orientation personnelle à ces études en choisissant de m’intéresser à la première littérature latine chrétienne, qui prend naissance en Afrique du Nord au IIIe siècle avec Tertullien et Cyprien, avant de s’épanouir en Gaule, en Italie, en Espagne au IVe siècle et de trouver son expression la plus achevée, à nouveau en Afrique du Nord, dans l’œuvre de saint Augustin (mort en 430). Il y a, rassemblées dans les premiers tomes de l’énorme Patrologie latine constituée au XIXe siècle par l’abbé Migne, des œuvres qui, si elles ont bien sûr une source d’inspiration commune, « la vraie sagesse et la vraie religion », pour reprendre le titre de l’une d’elles, n’en sont pas moins diverses, parce qu’elles ne relèvent pas toutes du même genre littéraire et qu’elles ont été composées par des personnalités bien différentes et dans des circonstances également différentes (entre le IIIe et le Ve siècle, le christianisme, d’abord proscrit, est devenu avec Constantin religio licita, avant que Théodose et ses successeurs ne prennent des décrets pour interdire les anciens cultes).

 Dans cet ensemble, j’ai choisi, à la fois spontanément et parce que j’ai rencontré un directeur de thèse qui m’a engagé dans cette voie, de m’intéresser à l’exégèse patristique, c’est-à-dire à l’explication de la Bible, Ancien et Nouveau Testament. L’idée principale qui a inspiré, à la suite du maître en la matière, le savant grec Origène, les écrivains latins Hilaire de Poitiers, Ambroise de Milan, Jérôme de Stridon, Augustin d’Hippone et tant d’autres est bien connue ; elle procède directement de l’enseignement du Christ et de saint Paul : l’Ancien Testament préfigure le Nouveau ; le Nouveau accomplit ou parachève l’Ancien. Or cette évidence, constamment présente à l’esprit des Pères, grecs ou latins, d’une complémentarité, mieux d’une indissoluble unité entre les deux Testaments, venait d’être rappelée, dans les années où je faisais ma thèse de troisième cycle, par le concile Vatican II, entre 1962 et 1965.

 
Si nous cherchons une illustration visuelle de ce que l’exégèse patristique démontre à longueur de page, peut-être nous suffit-il, si je ne me méprends pas sur les intentions des Pères jésuites qui  ont commandé ces peintures, de lever les yeux vers le plafond de la salle où nous sommes réunis : on y voit représentées, vous le savez, ces femmes de l’Ancien Testament qui semblent faire cortège à la Vierge Marie, mère du Christ. Mais on y voit aussi, prophétisant et annonçant pareillement le Christ et sa mère, d’autres femmes venues, elles, de l’Antiquité païenne : les Sibylles, dont les oracles avaient été religieusement consignés, tout au long de l’histoire de la Rome antique, dans les Livres Sibyllins. Ces livres, a dit G. Dumézil (La religion romaine archaïque, p. 133), « étaient des grimoires où l’on pouvait lire bien des choses, comme dans Nostradamus. » Cependant, si grand était leur prestige que des auteurs juifs, puis des auteurs chrétiens puisèrent en eux, au besoin en en composant de nouveaux, des oracles destinés à montrer que chez les païens eux-mêmes des voix s’étaient déjà fait entendre pour « proclamer un Dieu unique » ou pour « proclamer le Fils de Dieu, guide et maître de tous. » Je viens de citer l’auteur latin chrétien Lactance, contemporain de l’empereur Constantin, qui, dans ses Institutions divines, a abondamment recouru aux témoignages de « la Sibylle ». Saint Augustin lui-même, dans La Cité de Dieu (18, 23, 1-2), écrit que « la sibylle d’Erythrée (représentée au plafond de cette salle) a composé sur le Christ des prophéties manifestes ». Il ajoute : « Il n’y a, dans son poème, rien qui corresponde au culte des dieux faux ou fabriqués. Bien plus, elle s’élève contre eux et contre leurs adorateurs avec tant de force qu’elle doit, me semble-t-il, être promue au rang des membres de la cité de Dieu ».  Ce courant de pensée dont je viens de donner quelques expressions littéraires, qui permet de comprendre pourquoi on a pu faire une lecture chrétienne de la quatrième Bucolique de Virgile et qui se retrouve encore, au XIIIe siècle, dans la première strophe du Dies irae  (Dies irae, dies illa / solvet saeclum in fauilla / teste David cum Sibylla : « Jour de colère, ce jour-là réduira le monde en cendre ; David l’atteste, avec la Sibylle »), a donc eu sa représentation en peinture, comme nous le voyons dans la salle de déclamation du collège des Jésuites de Cahors, comme nous avons eu le privilège, ma femme et moi, de le voir dans le vestibule de la Bibliothèque du Vatican, dont la voûte est ornée, entre autres motifs, de huit portraits de sibylles. Ceux-ci avaient été réalisés un demi-siècle avant les médaillons et les inscriptions que nous voyons à Cahors. Aussi, je me risque à penser que, malgré les différences, un même esprit, celui de la Contre-Réforme, qui prend son inspiration chez les écrivains chrétiens grecs et latins des premiers siècles, a présidé aux choix faits par les commanditaires des peintures de la Bibliothèque du Vatican et aux choix faits par les commanditaires des peintures de la salle de déclamation du collège des Jésuites de Cahors.   

 Il est grand temps que je m’arrête. L’ancien élève a cédé le pas au professeur, professeur que je vais redevenir, pour la dernière année, dès demain, jour de rentrée à la Faculté des Lettres de Poitiers. Mon cher maître, Maurice Rouget, nous disait malicieusement : « le meilleur moment des vacances, c’est avant les vacances ». Peut-être en est-il de même pour la retraite. J’entends donc profiter de cette ultime année d’une carrière commencée en 1975. Mais je ne veux pas vous quitter sans souhaiter longue vie à notre association, sans remercier encore de leur invitation et féliciter de leur travail les membres du Conseil d’administration et leur président, M. Jean-Michel Rivière, sans avoir une pensée pour celui à qui nous rendions hommage l’an dernier, M. Paul Jardillier. En effet, je ne l’ai pas dit, mais le collège Gambetta est incomparablement plus beau que le lycée Gambetta que j’ai connu entre 1963 et 1970. Qu’en soient remerciés, tous ceux, maître d’ouvrage, architecte et entreprises, qui ont été attentifs à préserver et à restaurer avec autant de tact et de délicatesse ces murs destinés à être des « pierres vives » et à « bâtir des hommes ».  

Marc Milhau

Classe de Terminale A1 – Année 1969/1970