Discours du président 2014

 

Après l’assemblée générale , Emmanuel LACAM est intervenu devant l'assemblée des anciens.






























Discours de présidence du banquet des anciens élèves du Lycée Gambetta 2014
Monsieur le Président Paul Jardillier,
Chers professeurs, chers collègues, 
Chers condisciples, 
Mesdames et Messieurs,
Vendredi, 5 septembre, nous commémorions le centenaire du décès de Charles Péguy, tombé au champ d’honneur, d’une balle en plein front. Mort, à la veille de la bataille de la Marne, pour cette terre charnelle qu’il avait si magnifiquement chantée dans sa longue litanie Eve. Alors que je réfléchissais aux quelques mots que j’allais prononcer devant vous ce midi et que reprenaient vie en moi les souvenirs de ce haut lieu qui nous rassemble aujourd’hui, la figure si riche de paradoxes de Péguy, ce polémiste vigoureux, républicain mystique, socialiste idéaliste, dreyfusard et catholique anticlérical, palimpseste en somme de l’esprit français, s’est imposée à moi. En 1913, dans L’Argent suite, il écrivait celui qui défend la France est toujours celui qui défend le Royaume de France (…) La République une et indivisible, c’est notre royaume de France. Dans cet apparent oxymore, il faisait sienne l’idée d’une continuité historique de la nation française sans pour autant nier les ruptures ni revendiquer quelconque idée d’une pureté des origines. 
Nous, anciens élèves du Lycée Gambetta,  aujourd’hui rassemblés sous le portrait de notre illustre prédécesseur, père fondateur de la IIIe République, dans ces murs vénérables de l’ancien collège des Jésuites de Cahors, fondé par lettres patentes du roi Henri IV en 1604, nous qui nous apprêtons à célébrer nos souvenirs dans cette salle qui résonne encore des disputationes que les bons pères organisaient entre leurs élèves, nous ressentons au plus profond de nous cette étrange continuité et, sans doute, quelque chose  de la densité des siècles. Depuis la fondation, à cet emplacement, du collège universitaire Saint-Michel en 1473 et,  même depuis l’érection de l’Université de Cahors en 1332, dont une partie des cours se tenait au couvent voisin des
Cordeliers, ce lieu n’a eu de cesse d’être dédié à la transmission du savoir et à l’élévation de l’esprit humain. Olivier de Magny, Jacques Cujas, Saint Jean-François Régis, le Grand Fénelon, Joachim Murat, Jean-Baptiste Bessières, Léon Gambetta et j’en passe. La litanie pourrait se prolonger encore longtemps et accentuer en nous le vertige qui nous saisit devant le cortège des figures tutélaires qui se sont succédées en ces lieux et font de nous des nains sur des épaules de géant pour reprendre le mot du théologien et philosophe médiéval Bernard de Chartres. Il ne faudrait cependant pas oublier la foule des anonymes, des héros discrets et des existences parfois ordinaires ou souvent méconnues qui ont fait ces lieux, nous les ont transmis et continuent à les habiter. Nous avons rejoint  ce long cortège et, au cours du déjeuner, nous avons déjà échangé, au-delà des générations, pour faire revivre et rendre présent le quotidien qui fut le nôtre dans ce lycée. Cette année, Paul Jardillier, Jean-Michel Rivière et Anne-Marie Pendino m’ont fait le grand honneur de me confier la présidence de ce banquet afin d’allumer, une fois encore, la flamme de cette Mémoire vive pour reprendre le titre du beau livre consacré à notre lycée par Sophie Villes en 1998. Je les en remercie bien chaleureusement et avec une certaine émotion puisque je ne crois pas être revenu à Gambetta depuis les Journées du Patrimoine de septembre 2003, quand, lycéen de Terminale, j’assurais les visites commentées de l’ancien collège des Jésuites. La salle Fénelon a toujours gardé sa solennité et il continue à y flotter la senteur pénétrante du bois et de la cire. Je garde encore en moi la crainte respectueuse qui m’habitait lorsqu’en septembre 1997, Alain Dubrulle, le principal de l’époque, avait réuni, sous ce plafond à la française, les délégués de classe de 6e et de 5e dont je faisais partie. La même crainte allait habiter le délégué que j’étais, à chaque conseil de classe, trois fois par an, de la 6e à la 3e quand il me fallait représenter ici même mes condisciples devant le conseil des professeurs. Aujourd’hui, c’est un jeune enseignant et chercheur qui pénètre en ces lieux non sans s’être totalement dépouillé des habits du collégien. 
L’historien que je suis a pris l’habitude de sortir les Lazare du tombeau, de scruter, d’analyser et de recomposer le puzzle des existences du passé, de ces vies qui dorment et affleurent parfois dans les archives. Je fais miens les mots d’Arlette Farge, la grande historienne spécialiste du XVIIIe siècle, lorsqu’elle déclare que l’historien porte en lui un deuil inachevé. Les choses se compliquent, toutefois, lorsqu’il s’agit de se pencher sur sa propre vie et d’interroger un passé à la fois si récent et si court. J’ai fêté mes 28 ans le week-end dernier et cela ne fait somme toute que treize ans que j’ai quitté le collège Gambetta pour rejoindre le lycée Clément Marot et dix ans que j’ai dit un au revoir, jamais définitif, à ma bonne ville de Cahors pour « monter à Paris ». Les archives, ce matériau privilégié de la profession historienne, existent pour chacun de nous. Nous en produisons chaque jour : des documents administratifs, des lettres, des courriels ou des articles de journaux, des photos glanées ici ou là. En revanche, les archives intérieures, les souvenirs et les images qui nous habitent, le travail souterrain de la mémoire et du temps exigent un retour sur
soi. 
Me livrer à un simple exercice d’ego-histoire, comme on le dit dans le jargon universitaire, n’aurait qu’un intérêt limité pour notre assemblée et pour moi-même. Revenir en revanche sur mon expérience, sur ma façon de vivre et de ressentir ce collège qui nous est cher, sur les sillons que la scolarité dans cet établissement a tracé en moi, pourrait  être un exercice, et je pèse mes mots en cette salle de déclamation où flotte encore l’esprit d’Ignace de Loyola, un exercice, disaisje, stimulant car capable, je l’espère, de rejoindre l’expérience de chacun d’entre nous et de questionner, en notre for intérieur, notre rapport au lieu : qu’est-ce qui a fait de ce collège une part de moi-même ?  Chacun, au cours de cette journée, a esquissé des réponses. Voici humblement celles qui ont surgi de mon exercice d’introspection. 
En historien indécrottable, je vous donnerai d’abord quelques dates pour permettre à chacun de situer les souvenirs que je vais vous partager. Je suis donc entré au collège Gambetta en classe de
6e en 1997 pour le quitter, quatre années plus tard, en 2001. J’ai connu deux principaux : Alain
Dubrulle, jusqu’en 1999, puis Anne-Marie Pendino quand je suis entré en classe de 4e. En juin 1999, membre du club Théâtre du collège, on m’avait confié le rôle du magistrat dans le procèssaynète organisé pour juger le long règne d’Alain Dubrulle sur cet établissement. Je me revois encore, dans la cour d’honneur du collège, en habit noir et col blanc, prononçant une sentence bienveillante devant un Alain Dubrulle penaud, assis face à moi. Cette page tournée, pouvait entrer en scène Anne-Marie Pendino. Pour elle aussi, commençait cette année-là un compagnonnage nouveau avec notre collège. Il durera encore longtemps, chère Anne-Marie, si vous me permettez aujourd’hui l’audace de vous appeler par votre prénom.  Durant mon intermède de trois ans au lycée Clément Marot, je n’ai pas pour autant abandonné mon vieux collège puisque je venais chaque année assurer les visites commentées lors des Journées du Patrimoine, comme je le faisais depuis 1998. Toutefois, en 2004, il y a tout juste dix ans, le bac scientifique en poche, je prenais le chemin de la capitale pour rejoindre la classe préparatoire au concours d’entrée à l’École nationale des chartes du lycée Henri IV. 
J’ai passé quatre années sur la montagne Sainte-Geneviève, une année d’hypokhâgne et trois année de khâgne, la fameuse trilogie du carré, du cube et du bica, selon le jargon des prépas, avant de décrocher, en 2008, le précieux mais si difficile concours d’entrée aux Chartes. Quatre années à traduire chaque jour deux pages de latin et à apprendre dix pages de vocabulaire par semaine – la version latine du concours se faisant sans dictionnaire -  à fréquenter les grands auteurs de notre littérature et surtout, à baigner dans l’histoire médiévale et moderne de la France et à découvrir l’abîme de mon ignorance. Quatre années de collège à Gambetta et quatre années de prépa à Henri IV. Pourquoi mettre en parallèle ces deux moments ? Parce que ce furent pour moi huit années passées à l’ombre d’une tour, dans un ancien établissement religieux devenu temple de l’École républicaine. Ces deux établissements dialoguent volontiers en moi : à la tour de brique de notre ancien collège des Jésuites répond la tour de calcaire blanc de l’ancienne abbaye Sainte-Geneviève, nichée derrière le Panthéon qui en fut pour une courte période l’église abbatiale. Au collège des Pères Jésuites de Cahors, à sa chapelle aux fresques chatoyantes, répondent par contraste l’austérité du cloître classique du lycée Henri IV et le décor janséniste de la chapelle néo-classique de cet ancien couvent de chanoines de Saint-Augustin, qui fut un foyer du jansénisme parisien et du catholicisme éclairé des Lumières. Deux lieux qui, en filigrane, ont accompagné mon propre parcours intellectuel. A Gambetta, j’ai attrapé le virus de l’histoire moderne, celle des XVIIe et XVIIIe siècles auprès des mânes des fils de Saint Ignace. Au lycée Henri IV, ce goût s’est confirmé mais ce sont les meilleurs ennemis des Jésuites, les disciples de Port-Royal, qui ont emporté la partie au point de devenir aujourd’hui mon pain quotidien de jeune chercheur. 
Après ma réussite au concours des Chartes en 2008, j’ai passé quatre années, comme élève fonctionnaire stagiaire, au sein de cette vénérable École. Fondée en 1821, l’École des chartes dispense une formation complète au métier d’historien qui s’appuie sur un enseignement historiographique de haut niveau tourné vers l’analyse de documents de toutes sortes (matériaux archéologiques, livres, écrits, œuvres d’art, supports audiovisuels et électroniques, etc.), l’étude de l’évolution du latin médiéval et du néo-latin, des langues romanes, et de l’histoire du droit et des institutions. Destinés originellement au corps des conservateurs d’archives ou de bibliothèques, les chartistes ont progressivement diversifié leurs débouchés au cours de la deuxième moitié du XXe siècle en investissant pour une minorité d’entre-eux l’enseignement et la recherche universitaires. Quelles que soient leurs options professionnelles au sortir de l’École, conservation ou enseignement, les chartistes ont tous en commun l’expérience d’un travail de recherche de trois ans, la thèse d’École des chartes, qui constitue un objet singulier dans l’école historique française et n’a aucune équivalence dans le monde universitaire. Bien plus conséquente qu’un simple mémoire de master que les chartistes soutiennent au préalable,   la thèse d’École des chartes ou thèse pour le diplôme d’archiviste paléographe est soutenue solennellement à l’issue des quatre années de scolarité devant un jury d’universitaires et de professeurs de l’École. La soutenance de la thèse confère aux élèves de l’École le titre d’archiviste paléographe et la reconnaissance de leurs pairs. Elle permet aux futurs directeurs d’archives et de bibliothèques de mieux comprendre le travail des chercheurs qu’ils reçoivent dans leurs établissements et d’appartenir à une même communauté scientifique. Quant aux chartistes, qui comme moi, ont fait le choix d’embrasser la voie de l’enseignement et de la recherche universitaire, ils entament leur thèse de doctorat, après avoir présenté les concours de l’enseignement secondaire, avec une reconnaissance scientifique et une expérience de chercheur. J’ai, pour ma part, soutenu ma thèse d’École en février 2013 et, après une année consacrée à la préparation des concours de l’enseignement secondaire, indispensables pour poursuivre à l’Université, j’ai eu l’honneur comme major de promotion des archivistes paléographes de 2013 d’obtenir de la part de l’École des chartes un contrat de recherche qui financera pour les trois années à venir mes années de doctorat. A cette activité de chercheur, vient s’ajouter depuis la rentrée, une charge d’enseignement en histoire moderne à l’Université de Versailles-Saint-Quentin. 
Durant toutes ces années en khâgne et à l’École, le lycée Gambetta n’a jamais été très loin. Je crois pouvoir dire, avec le recul, que les quatre années de collège ont jeté pour moi de solides fondations et ont affiné un goût précoce pour les humanités. Le collège humaniste qui servit de modèle au collège jésuite a toujours pris soin de former l’intelligence et le cœur des élèves. Le lycée républicain, à son tour, a fait sienne cette noble ambition. Outre la dimension intellectuelle, mes années de collège m’ont ainsi donné des leçons de vie et de dépassement à travers l’atelier théâtre animé alors par Brigitte Fromentèze. De la 6e à la Terminale, j’ai assidûment fréquenté cette troupe. Au contact de Molière, de Shakespeare, de Zola ou de Feydeau, dans l’exaltation d’un projet collectif couronné chaque année par deux représentations au Foyer Valentré, les collégiens que nous étions dépassaient les limites de leur timidité, apprenaient le don de soi et la fantaisie créatrice indispensables au succès d’une pièce de théâtre. 
A cette formation du cœur, s’ajoute celle de l’esprit qui lui est corollaire. J’ai eu le privilège, comme beaucoup d’entre nous ici, de rencontrer à Gambetta des maîtres dont la confiance, le savoir et la pédagogie ont été des aiguillons. Tous m’ont apporté un legs précieux. Patrice
Foissac, ici présent, a su mêler, lorsque j’ai suivi son enseignement en classe de 4e, érudition et dynamisme pour nous inculquer non seulement des méthodes de travail mais aussi la passion pour le XVIIIe et la Révolution française. Je dois aussi beaucoup à Chantale Chabaud qui n’eut pas peur de me recruter, dès la 5e, pour commenter les visites du collège à l’occasion des Journées du Patrimoine. En 3e, cette même enseignante me fit découvrir les recoins des Archives départementales du Lot où elle avait la charge des activités pédagogiques. J’ai ainsi participé cette année-là au concours Historiens de demain organisé par les Archives de France. Les candidats devaient écrire un dossier sur un lieu de mémoire en effectuant un travail de recherches aux Archives de leur département. Quelle excellente entrée en matière pour donner à un jeune le goût de l’archive ! Le sillon de ma vocation chartiste venait d’être creusé. Je consacrai alors mon petit mémoire à l’histoire du groupe de résistance du Lycée Gambetta pendant la deuxième guerre mondiale. J’eus l’honneur d’enregistrer, sous la forme d’une archive sonore, un entretien avec des anciens élèves du lycée et, parmi eux, un ancien résistant, rescapé du camp de Dachau.
Rencontrer de tels témoins, croiser dans le dépouillement des archives de grandes figures de la Résistance comme Jacques Chapou marque profondément un adolescent de 14 ans. A la suite de l’homme du 18 Juin, le refus du fatalisme et le sens de la République qui soutenaient le courage des élèves et professeurs résistants du Lycée Gambetta m’apparaissaient comme une boussole politique exigeante mais indispensable. 
J’en viens, dès lors, au troisième legs reçu au cours de ces années passées à Gambetta : la passion pour la chose publique. Durant mon année de 6e, je me présentais en effet, avec d’autres condisciples, à l’élection des conseillers municipaux jeunes et je garde encore en mémoire les affiches et professions de foi qu’il m’avait fallu écrire et décorer pour emporter le suffrage de mes camarades. A l’hiver 1997, je me retrouvai donc dans la grande salle du conseil municipal de Cahors. Mon camarade Abel Rachi, vice-président de notre association, venait de passer la main comme maire des Jeunes et, déjà, Jean-Michel Rivière se dévouait pour permettre à ces jeunes élus un peu particuliers de s’initier au service de la cité et au fonctionnement de nos institutions.
Je garde le souvenir ému du voyage à Paris organisé pour les conseillers municipaux jeunes.
C’était mon premier séjour dans la capitale, grouillante et majestueuse, et j’ignorais alors que le Jardin du Luxembourg dominé par les lignes élégantes de l’ancien palais de Marie de Médicis, devenu notre Sénat, appartiendrait, quelques années plus tard, à mon quotidien d’étudiant du Quartier Latin.  Ce goût pour le débat politique et l’avenir de la cité et du pays, auquel m’ont initié mes années au collège sous la figure tutélaire de Léon Gambetta et de Chapou, ne m’a jamais quitté. Ce souci de défendre un républicanisme exigeant, la justice sociale et la vocation humaniste de la France, nation humaine avant d’être occidentale, m’a fait rejoindre, il y a quelques années, les rangs du Mouvement Républicain et Citoyen de Jean-Pierre Chevènement et, c’est sous les couleurs du MRC, qu’en mars dernier, je me suis présenté, comme colistier, aux élections municipales dans mon arrondissement parisien. Si je n’ai pas transformé l’essai, comme jadis au conseil municipal enfants de Cahors, le goût pour la chose publique reste intact. Au-delà de l’engagement militant,  l’idéal d’émancipation collective et d’amour de la République reste le fil rouge de mon idéal de jeune enseignant. Et c’est pour moi une vraie fierté que d’appartenir au corps des professeurs de l’enseignement public dont la mission éminente au cœur de la République est trop souvent méprisée. 
Je n’ai déjà que trop parlé et vos papilles s’impatientent dans l’attente du dessert. En guise d’épilogue, je souhaitais revenir avec vous sur ce qui occupe le centre de mes réflexions et de mon investissement humain : mes recherches sur les jansénismes du XVIIIe siècle et sur ce clergé si souvent décrié que fut le clergé constitutionnel pour qui la Révolution française, loin d’être étrangère au christianisme, aurait pu voir rimer émancipation humaine et civique et le renouveau de l’Église à la source évangélique, qui était, selon le mot de l’abbé Grégoire, panthéonisé en 1989 par le président Mitterand, l’amie de la liberté et de toutes les idées généreuses. 
 
Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait, livre consubstantiel à son auteur, d'une occupation propre, membre de ma vie disait Montaigne en parlant de ses Essais. Si l’historien est tenu à un certain recul, voire un détachement quasi scientifique, pour analyser les sources et comprendre les hommes et les évènements du passé sans les parasiter par sa propre existence, il n’en demeure pas moins attaché à eux par un lien ténu et une forme de compagnonnage. Si le jeune historien que je suis a choisi, il y a quelques années, de partir à la rencontre de Jean-Charles Augustin Clément, grande figure du jansénisme du XVIIIe siècle et évêque constitutionnel de Versailles c’est qu’une part de moi-même avait été interpellée par cet homme mort il y a 210 ans. C’est peut-être l’héritage reçu en ces lieux et les histoires entremêlées qui ont tissé la vie de cet établissement qui ont éveillé en moi une quête que j’ai retrouvée dans mes jansénistes du XVIIIe siècle et de la Révolution française : affirmer le primat de la liberté de la conscience humaine, faire advenir un catholicisme libéré du cléricalisme et œuvrer à l’avènement d’une République fraternelle. Dans notre vieux lycée, entre les mânes de Fénelon et celle de Gambetta, je ne pouvais que chercher à faire se rencontrer la grande spiritualité française du XVIIe siècle et le souffle révolutionnaire qui, né en 1789, a irrigué tout le XIXe siècle. 
 D’abord tenté de consacrer mes recherches à ces Jésuites qui avaient construit le collège de mon enfance, j’ai cependant vite préféré leurs ennemis séculaires que furent les héritiers de Port-Royal. Loin des caricatures et des procès en austérité que la mémoire perpétue à leur égard, les jansénistes ont en effet su cultiver ce panache sublime de la dissidence face aux injonctions royales et pontificales qui souhaitaient leur dicter une manière unique de croire. Aujourd’hui, grâce aux travaux du grand historien américain, Dale Van Kley, nous savons le rôle déterminant qu’a joué, au long du XVIIIe siècle, ce projet de catholicisme démocratique et contestataire dans la lente maturation des idées révolutionnaires. Dans le cadre de ma thèse d’École qui sert de base au livre que je vais publier, en avril 2015, aux Éditions du Cerf, j’ai étudié l’expansion méditerranéenne des jansénismes dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Quant à cette rencontre entre un christianisme subversif et l’évènement révolutionnaire, elle fait à présent l’objet de mes recherches de doctorat. 
Si j’ai donc trahi ces bons pères jésuites du collège de Cahors, qui frémiraient d’horreur à m’entendre évoquer ici même le souvenir de Port-Royal, c’est sûrement que le vieux fond révolutionnaire et idéaliste de ma terre de Quercy, celui qui anima, en ces murs, un Bessières, un Murat, un Gambetta ou un Chapou continue de me fasciner. Je vous remercie.
 
Emmanuel Lacam
Dimanche 7 septembre 2014 – Salle Fénelon du collège Gambetta (Cahors)